Plusieurs mois après avoir quitté ce poste, vous faites encore des cauchemars. Un email de votre ancien manager vous fait trembler. Vous évitez tout ce qui pourrait vous rappeler cette période. Vous avez du mal à faire confiance à un nouveau collègue, même bienveillant. Ce que vous vivez dépasse la fatigue, le stress ou même l'épuisement professionnel. Ce que vous portez, c'est peut-être un trauma.
Le mot « trauma » est souvent réservé, dans l'imaginaire collectif, aux catastrophes, aux accidents ou aux violences extrêmes.
Cette restriction est cliniquement inexacte.
Le travail peut traumatiser.
Et les événements professionnels traumatisantes sont bien plus fréquentes qu'on ne le reconnait généralement.
Cet article ouvre une série de six consacrée au croisement entre psychologie du travail et psychotrauma. Il pose les bases : qu'est-ce qu'un trauma professionnel, comment le reconnaitre, et en quoi il diffère d'un épuisement professionnel ordinaire.
Qu'est-ce qu'un trauma, cliniquement ?
En psychologie clinique, un évènement traumatique est un évènement qui dépasse les capacités d'adaptation ordinaires du système nerveux. Il se distingue par son caractère soudain, son intensité, et l'impuissance dans laquelle il place la personne qui le vit.
Le Manuel diagnostique et statistique des troubles mentaux (DSM-5) définit l'état de stress post-traumatique (ESPT) comme la conséquence d'une exposition à une mort effective ou menace, une blessure grave ou des violences sexuelles, directement ou en tant que témoin. Mais la clinique du trauma a considérablement élargi cette définition ces dernières décennies, notamment sous l'influence des travaux de Bessel van der Kolk, Peter Levine et Francine Shapiro (fondatrice de l'EMDR).
On distingue aujourd'hui :
- Le trauma de type I (trauma simple ou aigu) : un évènement unique, soudain et intense, comme un accident de travail grave, une agression physique ou une annonce brutale de licenciement.
- Le trauma de type II (trauma complexe ou chronique) : une accumulation d'évènements ou d'expériences adverses répétées dans le temps, souvent dans un contexte de relation de pouvoir asymétrique. C'est cette forme qui caractérise le plus souvent les traumas professionnels.
Le trauma professionnel : une réalité sous-estimée
Le contexte professionnel peut générer plusieurs types de situations traumatisantes :
Les violences directes au travail
Agression physique ou verbale de la part d'un client, d'un usager ou d'un collègue. Ces situations constituent des évènements traumatiques aigus, particulièrement fréquents dans certains secteurs d'activité (santé, social, sécurité, transports).
Le harcèlement moral ou sexuel prolongé
Lorsqu'il s'inscrit dans la durée, le harcèlement au travail génère un trauma de type II, caractérisé par une accumulation d'humiliations, de menaces et d'atteintes à la dignité dans un contexte de pouvoir asymétrique. La personne ne peut souvent pas fuir la situation, ce qui aggrave l'impact traumatique.
Le licenciement brutal ou l'exclusion soudaine
Une convocation surprise, une mise à pied immédiate, une exclusion brutale d'une équipe ou d'une organisation peuvent constituer un choc traumatique, en particulier lorsque le travail occupait une place centrale dans l'identité de la personne.
L'exposition répétée à la souffrance d'autrui
Les professionnels du soin, du social, de l'urgence ou de la sécurité sont exposés de façon répétée à des situations de souffrance extrême. Cette exposition chronique peut générer ce qu'on appelle la traumatisation vicariante ou le trauma secondaire, une forme de trauma lié non pas à une expérience directe mais à l'exposition répétée à la détresse des autres.
Les accidents de travail graves
Tout accident grave sur le lieu de travail, que la personne en soit victime directe ou témoin, peut constituer un évènement traumatique aigu aux conséquences durables.
Comment le trauma professionnel se manifeste
Les manifestations d'un trauma professionnel peuvent être immédiates ou apparaitre avec un délai, parfois de plusieurs semaines ou mois. Elles touchent plusieurs dimensions :
Les manifestations intrusives
Flashbacks, reviviscences involontaires de la situation traumatique, cauchemars, pensées intrusives qui reviennent sans être sollicitées. Ces manifestations sont particulièrement perturbantes car elles surviennent de façon imprédictible, souvent déclenchées par des stimuli lies à la situation (un email, une voix, une odeur, un lieu).
L'évitement
La personne évite tout ce qui pourrait lui rappeler le contexte traumatique : certains lieux, certaines personnes, certains sujets de conversation, parfois tout contexte professionnel. Cet évitement est une stratégie de protection adaptative qui devient progressivement invalidante.
L'hypervigilance et les modifications de l'éveil
Etat d'alerte permanent, sursauts, difficultés de concentration, troubles du sommeil, irritabilité. Le système nerveux reste en mode de survie même lorsque le danger objectif est passé.
Les modifications cognitives et émotionnelles
Sentiment de culpabilité ou de honte excessive, perception négative de soi et du monde, sentiment de détachement des autres, incapacité à ressentir des émotions positives. Ces modifications peuvent être confondues avec une dépression, dont elles doivent être distinguées car le traitement diffère.
Trauma professionnel et burn-out : deux réalités distinctes qui peuvent se croiser
Il est important de ne pas confondre trauma professionnel et burn-out, bien qu'ils puissent coexister. Le burn-out est un épuisement progressif des ressources, lié à une surcharge chronique. Le trauma est une rupture du système d'adaptation, généralement liée à un ou plusieurs évènements spécifiques.
Cette distinction est cliniquement cruciale car les approches thérapeutiques diffèrent. Un trauma professionnel non reconnu et traité comme un simple épuisement peut persister indéfiniment malgré le repos et la distance avec le contexte traumatique. Nous consacrons l'article suivant de cette série à cette distinction essentielle.
Pourquoi le trauma professionnel est difficile à nommer
- La banalisation sociale : « C'est le travail, tout le monde subit des choses difficiles. »
- La honte : ressentir des symptômes intenses face à une situation « professionnelle » peut être vécu comme un signe de faiblesse.
- La confusion diagnostique : les symptômes du trauma professionnel (troubles du sommeil, irritabilité, difficultés de concentration) sont souvent attribués au stress ou à la fatigue.
- L'absence de mot : beaucoup de personnes ne savent pas qu'il existe un concept de « trauma professionnel », ce qui les empêche de reconnaitre leur propre expérience.
FAQ — Trauma professionnel
Peut-on développer un trauma professionnel sans avoir vécu une situation objectivement « extrême » ?
Oui. La dimension traumatique d'un évènement ne dépend pas seulement de son intensité objective, mais de la façon dont le système nerveux de la personne l'a traité en fonction de son histoire, de ses ressources disponibles au moment de l'évènement, et du contexte dans lequel il s'est produit. Une situation qui ne traumatise pas une personne peut en traumatiser une autre, sans que cela dise quoi que ce soit sur la force ou la fragilité de l'une ou de l'autre.
Combien de temps après un évènement traumatique les symptômes peuvent-ils apparaitre ?
Les symptômes d'un état de stress post-traumatique peuvent apparaitre immédiatement après l'évènement, mais aussi avec un délai de plusieurs semaines, voire de plusieurs mois. On parle alors d'ESPT à expression retardée. C'est pourquoi des difficultés survenant longtemps après un évènement professionnel difficile doivent toujours être évaluées dans leur contexte historique.
Le trauma professionnel peut-il persister même après avoir quitté l'organisation ou le poste ?
Oui, et c'est très fréquent. L'éloignement du contexte traumatique ne suffit pas à résoudre le trauma, les traces sont inscrites dans le système nerveux, pas dans le lieu. C'est précisément pourquoi un accompagnement thérapeutique spécialisé, comme l'EMDR, est nécessaire pour traiter le trauma à sa racine.
Envie d'aller plus loin ?
Si vous vous reconnaissez dans cet article, un accompagnement psychologique spécialisé peut vous aider à traverser ce que vous vivez. Je propose des consultations en psychologie du travail, en EMDR et en Intégration du Cycle de la Vie (ICV), en ligne via Doctolib.
Consultations disponibles via Doctolib : https://www.doctolib.fr/psychologue/aubervilliers/farida-boughaleb
Ajouter un commentaire
Commentaires